Et si…

Erwan Larher – « Le livre que je ne voulais pas écrire »

« Ce n’est pas tes expériences qui m’intéressent, mais la façon dont tu les présentes. Une vie n’est pas une œuvre. » (Emil Cioran, « Cahiers. 1957-1972 », Gallimard, 1997)

Tu refermes le livre, tu es sous le choc. Non bien sûr, tu ne l’es pas, rien à voir, toi, tu es… tu es… tu ne sais pas très bien : émue, reconnaissante, contente… amoureuse ? (non, ne vous méprenez pas, lisez la suite).

« Voilà quelques années que tu as décidé de dire que tu les aimes à ceux que tu aimes, de dire quand c’est bien, quand c’est beau, quand c’est touchant. D’exprimer tes sentiments. D’essayer d’être gentil et bienveillant contre le cynisme ambiant et ton fond fier et égoïste. Ça change tout. L’amour autour, en donner, en recevoir, ça change tout. Tant pis pour les pisse-froid. »

Ce livre, tu n’étais pas sûre de vouloir le lire. Des a-priori, de la frustration : écrire sur le Bataclan déjà. Une part de toi n’aimait pas ça. Celle qui n’aime pas trop qu’on se fasse de l’argent sur le vrai, sur la souffrance. Une autre avait peur de voir la souffrance niée au nom de l’amour et de l’humour, que tu avais cru détecter chez l’auteur. Et puis, si tu es honnête, tu sais que c’est aussi parce que tu as été piquée, atteinte dans une de tes vieilles blessures : le rejet. C’est la promotion anticipée du livre qui t’a déplu, promo dont tu étais exclue (ah l’ego)… Mais tu l’as lu et heureusement. Vous avez été gentiment remis à votre place, toi et tes a-priori !

D’ailleurs, tu n’es pas la seule à avoir des a-priori, l’auteur aussi ! Tu n’es pas la seule à être imparfaite, l’auteur aussi. Ses amis aussi. Et tant mieux. Ils sont tellement beaux et humains dans leurs imperfections. Tu ne sais peut-être pas grand-chose mais tu as des croyances : tu penses, tu es persuadée que c’est l’authenticité et la vulnérabilité qui nous rapprochent, nous relient, nous apportent donc le plus. Et cet « objet littéraire », il suinte de toute part la vulnérabilité. Alors, forcément, tu as aimé. Tu as senti, ressenti, vécu la peur, la douleur, l’angoisse, la culpabilité… l’amour surtout.

« Parfois, tu te sens vraiment nul de ne pas aller mal. Tu fais une bien piètre victime. »

Tu n’es pas totalement idiote, tu sais que ce n’est rien à côté de la réalité. Que jamais ton corps, tes tripes, ton cœur n’ont vécu pareille souffrance… En même temps, le talent de l’auteur (et de ses amis) t’a laissé y toucher, un peu. Il t’a permis de ressentir de l’intérieur certains sentiments, émotions, sensations que tu pressentais (pas tous), un peu… mais ce peu, il te semble énorme. Et pour ça, tu éprouves beaucoup de gratitude et allons-y, de l’amour. De l’amour pour l’humain et tu y reviens, toute sa vulnérabilité, toutes ses imperfections… même et surtout celles que tu peinais à comprendre.

« Les HURLEMENTS.
Pas stylisés, pas tarantinesques.
Le sang poisse vraiment.
La mort sent vraiment. »

Tu t’es surprise à admirer le travail littéraire, tu t’es dit « quel boulot, quel talent » : la construction du récit (qui ne l’est pas vraiment) et des chapitres, les réflexions sur l’écriture, l’utilisation du « tu », la qualité de la langue… Et ces « Vu du dehors » si « bien écrits » (tu n’aimes pas cette expression et en même temps, tu ne sais comment le formuler autrement), si beaux, si touchants, si « à-propos » ! Tu as noté des noms, des auteurs à lire ailleurs dans leur propre livre (pour peu que tu ais réussi à deviner qui avait écrit quoi).

« Ni témoignage ni récit, donc. Inventer autre chose. Forme. Langue. Creuser. Avoir l’audace de t’autoriser à mentir, même par omission. (…) Relater t’ennuie. Relater t’enferme. Dans l’advenu, le datable, les intervalles, la véracité. Dans des faits. Qui sont faits – fabriqués. Par la langue ; depuis une position, mentale ou géographique. Qui sont par nature rebelles. Il n’existe pas d’objectivité du réel. »

Tu admires donc ! Tu le mettrais bien au côté d’une autre lecture récente (Ken Kesey) dans ta case chef-d’œuvre. Chef-d’œuvre parce qu’il y a « quelque chose de « total » dans ce roman :  l’humain, l’écriture et la vie dans toute leur (non-)splendeur… le bon, le mauvais, le beau, le laid, la folie, la vie, la mort, la haine, l’amour,… Il y a aussi ce style, ces changements de points de vue qui créent un rythme, des émotions.  » Voilà, tu peux presque reprendre mots pour mots ce que tu disais du Kesey. D’ailleurs, c’est à peu près le même « WOAW » qui t’a accompagné pendant et après la lecture et c’est avec lui que tu concluras cette chronique : WOAW !

« Tu persistes à penser que notre vraie inclination est de nous entraider, de nous entraimer. Quand on nous met en concurrence pour des emplois, des notes, des chronos, des partenaires sexuels, nous intériorisons la lutte, l’autre devient un adversaire ; quand on instille la peur et la méfiance, l’autre devient un ennemi. »

Erwan Larher, « Le livre que je ne voulais pas écrire », Quidam Editeur, 2017.

PS : tu te rends compte que tu pourrais en dire encore bien des choses à propos ce livre. Son humour, par exemple :

« Et te voilà soudain héros d’une de ces séries en milieu hospitalier que tu n’as jamais pu regarder (chochotte). Le scénario est parfait, le casting au poil, chacun sait ce qu’il a à faire, connaît ses répliques. »

Mais non, tu te tais préférant laisser chacun y trouver ce qu’il souhaite.

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