Et si…

Gabriel Josipovici – « Infini : l’histoire d’un moment »

« Il y a des vagues partout, pas seulement dans la mer, il y a des vagues de son et des vagues de lumière. L’idée de la vague (…) est l’idée même de la vie. C’est ce que voulait dire Héraclite, a-t-il dit, quand il a dit que lorsque j’entre dans une rivière je n’entre pas dans la rivière et ce n’est pas moi qui y entre. Écrire de la musique qui est et n’est pas statique, qui est et n’est pas en mouvement, qui à la fois produit un son et est silencieuse, qui va vers l’intérieur et qui va en arrière et qui va absolument nulle part, voilà l’idée (…) Je ne désirais pas écrire une musique qui soit profonde, a-t-il dit. Je ne voulais pas écrire de la musique qui soit belle. (…) Je voulais écrire de la musique qui soit vraie. Vraie pour notre terre. Vraie pour notre planète. Et si elle est vraie elle fera peur. »

Me voilà donc refermant ce livre merveilleux (oh oui, c’est une merveille) et découvrant le compositeur Giacinto Scelsi dont l’auteur s’est librement inspiré… et là, une autre merveille, des sons, des notes uniques et leur force de pénétration, oui, c’est le mot, elles me pénètrent, infiltrent chaque cellule de mon corps… et ça vibre à l’intérieur, ça n’en revient pas, ça ne connaissait pas, pas comme ça, pas si directement du son au corps…

« Il existe de nombreuses voies vers la transcendance, a-t-il dit. Il y a la voie du mysticisme indien, la voie du mysticisme chinois, la voie du bouddhisme népalais et tibétain, la voie du soufisme, la voie du zen (…) et, bien entendu, il y a la voie de l’art. C’est une très grande voie, Massimo, a-t-il dit. (…) Et la musique est la plus directe des voies de l’art, a-t-il dit. Elle va directement au cœur et directement au corps. La musique est devenue trop consciente au début du vingtième siècle, a-t-il dit, il a été nécessaire de la faire revenir à ses racines dans l’inconscient. »

Si je m’écoutais, je pourrais vous recopier le livre en entier, tellement il regorge de perles sur la musique, la création… la vie ! Mais non, il vous faudra l’acheter ! Et à mon avis, vous ne pourriez vous faire un plus beau cadeau !

Pour ma part, j’ai envie de contextualiser un petit peu cette lecture car cela aussi m’émerveille. Le hasard a quelque chose de magique, il fait s’enchaîner les lectures, les rapprochent. C’est ainsi que, depuis fin décembre,  je me sens dans une vague de lectures-livres de promiscuité, des livres qui résonnent tout spécialement en moi car ils reflètent mes propres expériences et réflexions. Il y a d’abord eu « Liquide » de Philippe Annocque et « A vous tous, je rends la couronne » de Catherine Ysmal qui m’ont rappelé à quel point l’on pouvait souffrir d’enfermement « émotionnel » hérité/subi. Ensuite « Renégat, roman du temps nerveux » de Reinhard Jirgl et « La disparition de la chasse » de Christophe Levaux, qui, de leur côté, s’attaquent à tous les conditionnements sociaux et nous montrent ce qu’est notre société libérale et en quoi elle peut nous emmurer à son tour. Et puis, voilà Gabriel Josipovici qui tout en pointant lui aussi nos limites et conditionnements, nous ouvre surtout à une libération artistique et spirituelle.

« L’oreille intérieure, Massimo, voilà ce qu’il faut cultiver, l’oreille intérieure et la vision intérieure. (…) La malédiction de notre époque, Massimo, a-t-il dit, est que les gens sont trop aisément satisfaits. Ils ont oublié d’écouter avec leur oreille intérieure, d’écouter le silence et d’écouter le moment. »

Dans ce roman, Massimo, le majordome d’un compositeur italien (Tancredo Pavone, il est chantant ce nom, vous ne trouvez pas ?) relate lors d’un entretien avec un mystérieux questionneur, tout ce que son patron lui avait raconté lorsqu’il était à son service et jusqu’à sa mort. Il nous parle de musique, bien entendu, mais plus généralement d’art, de création artistique, de vie, de spiritualité, de société, d’humains, d’éducation, d’amour… Et ce livre, il est amour : celui de Massimo pour son ancien patron, celui de Pavone pour la musique ou plus précisément le son et… pour la vie !

« Quand on est en contact avec le son, avec le cœur le plus profond du son, alors des concepts tels qu’art et musique, progrès et déclin, passé et avenir, bon et mauvais, beau et laid, cessent d’avoir du sens. La question est alors de rester ouvert, Massimo, d’écouter, et d’oser. (…) Il ne doit pas y avoir de peur, Massimo, a-t-il dit, pas de peur face à la vie et pas de peur face à la mort. »

Durant toute son existence, Pavone a cherché l’essence même du son et au travers de lui, l’essence même de la vie. Et de mon côté, je me suis sentie en communion avec ce drôle de personnage à la fois si exigeant (même dur parfois) mais si authentique et donc si attachant. En tout cas, je suis tombée de plus en plus amoureuse de ce livre à chaque page tournée. Je me suis régalée, je l’ai savouré, j’ai goûté l’émerveillement ému qu’il provoquait en moi et j’en éprouve plein de gratitude pour cet artiste qu’est Gabriel Josipovici !

« Émerveillement, Massimo, a-t-il dit, sans émerveillement la vie n’est rien. Sans émerveillement nous sommes des fourmis. Tout ce qui nous entoure est une cause d’émerveillement, Massimo, a-t-il dit. Une femme. Son coude. Son poignet. Un arbre. Ses feuilles. Leur odeur. Un son. Un souvenir. Et la personne qui peut nous aider à nous émerveiller est l’artiste. C’est pour cela que l’artiste est sacré, a-t-il dit. L’artiste est sacré et l’a toujours été. »

Gabriel Josipovici, « Infini : l’histoire d’un moment », traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner, Quidam Editeur, 2016

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Un commentaire sur “Gabriel Josipovici – « Infini : l’histoire d’un moment »

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