Et si…

Philippe Annocque – « Monsieur Le Comte au pied de la lettre »

Avis à la population belfortaine :
Ne vous inquiétez pas, mon état ne nécessite pas encore d’internement (enfin je crois). Bien que je sois habitée par quelques voix dont certaines capables de me faire rire apparemment seule, mes sourires francs et rires de ce matin étaient dus à un certain Comte et à son inventeur Philippe Annocque. Malgré ce qu’il affirme, je soupçonne ce dernier d’être tombé dans la soupe aux champignons quand il était petit ce qui expliquerait son imagination si débordante et hallucinante. (Plume 45)


C’est ainsi que recopiant les citations soigneusement choisies, elle repartit dans un fou rire, ou plutôt dans plusieurs fous rires d’où surgit une inquiétude : arrivera-t-elle à rendre compte de ce livre ? Pourra-t-elle développer son « analyse » (quel gros mot), son ressenti, ses impressions ? Certes, on l’a compris, ce livre est drôle… très drôle… mais encore ? D’où vient l’hilarité ? Et puis, il n’est pas que ça tout de même ! (Plume 51)

« Cependant les trois crocodiliens, du même pas débonnaire, balançant toujours la tête (mais attention : de droite à gauche, à l’inverse de la mule, qui la balance de haut en bas, favorable par principe, quoi qu’en disent les mauvaises langues, à toute honnête proposition) ; les trois crocodiliens, de leur démarche pateline mais résolument négationniste progressaient donc lentement, un kilomètre à l’heure au compteur, le conteur n’était décidément pas pressé, lentement mais inexorablement. »


Lire c’est relire. Alors je m’y essaye, moi qui peux compter sur les doigts d’une main les livres que j’ai soumis à ce traitement. Je suis même capable de vous les citer : « Du côté de chez Swann » (oui, seulement ce bout de La Recherche), « Madame Bovary », « L’homme qui plantait des arbres »… Tous trois lus à tant d’années d’intervalle, qu’il s’agissait de deuxièmes premières lectures. J’ai parcouru deux fois « 14 » de Echenoz à moindre distance. Là, peut-être, puis-je réellement parler de relecture, de celle où l’on goûte des plaisirs différents et notamment la beauté de la langue (l’histoire connue, nécessitant moins d’attention).

Et puis, il y a « Monsieur le Comte au pied de la lettre » lu la semaine passée et en cours de relecture. Car il faut savoir que ce livre cache derrière son humour, des trésors de subtilité et de complexité qu’une seule lecture ne m’a faits qu’effleurer.  Sans compter que la fin et plus encore un échange avec l’auteur, m’ont tant apporté que j’ai souhaité en éclairer le début et le milieu (et pourquoi pas la fin très chère ?).

Me revoici donc au côté du désormais familier Conte et je me régale : je re-ris et en même temps, j’en saisis davantage la finesse tout en profitant encore plus des jeux de mots et du travail sur la langue… tout cela en conservant quelques magnifiques points d’interrogation histoire de laisser la place à une troisième lecture ? (Plume 57)

« Les voies des peu scrupuleux quidams chargés des corvées narratives sont d’autant plus impénétrables que les quidams sont peu scrupuleux (c’est bien trop fatigant de défricher tout ça, buvons un coup ma serpette est perdue), ainsi cette question comme bien d’autres aura-t-elle la coquetterie de rester sans réponse. »


Reprenons : ce livre est donc très drôle et ce en grande partie grâce aux jeux de mots et de langue présents à chaque page et presque à chaque phrase, ce qui d’ailleurs ne m’a pas seulement fait rire mais m’a totalement époustouflée : quel talent, quelle connaissance et quelle maîtrise de la langue française !

« On ne pouvait pas décemment taxer au même tarif le colossal dogue allemand, véritable titan des molosses teutons, et le minuscule chie-ouah-ouah, tout petit bout de toutou-rat tout gris, au point qu’on le prendrait volontiers pour la déjection du précédent, lequel d’ailleurs à l’occasion renifle encore avec tendresse cette miniature excrémentale fidèle à son modèle. »

Ensuite, il y a cette imagination débordante de l’auteur, ce récit qui par moment semble partir dans tous les sens, ces rebondissements abracadabrantesques, parfois absurdes et souvent surprenants :

« Plusieurs instants plus tard, le conteur ne les compte plus, Monsieur Le Comte repliait sa trottinette en remontant de la bouche du métro au fond de laquelle, derrière lui, se refermait la porte du bus à quatre places marqué taxi qui aussitôt décolla dans un glouglou d’hélices battant le bitume »

Enfin, plusieurs de mes sourires sont venus de cette reconnaissance des petites choses de la vie « tellement bien vues » (ah ces écrivains et leur don pour souligner le quotidien) :

« Super Mario, le fameux plombier des consoles qui nous console de toutes nos peines quand rien ne va plus à la maison (…) et tout ça seulement grâce à quelques boutons au bout d’un fil, tout de même, si ça n’est pas beau la vie. »

Tout cela fait que j’ai ri, beaucoup au point de devoir faire des pauses pour calmer mes crampes abdominales et au point, je pense, d’être par moment déconcentrée. Or, ce livre n’est pas que drôle, il est plutôt drôlement complexe avec ses réflexions et interrogations sur la littérature et le roman, sur la langue, sur l’identité et la réalité.

« Rien ni personne jamais ne reste le même, non, personne n’est même. »

C’est ainsi que je me suis sentie ce besoin de le relire… lentement… très lentement et beaucoup plus attentivement. Et quel plaisir que cette relecture… définitivement étonnante la richesse de ce texte ! Et maintenant ? Eh bien, j’attends avec impatience l’arrivée de « Liquide » dans ma boîte aux lettres car l’auteur m’ayant appris qu’il a écrit ces deux livres concomitamment, je suis curieuse de les mettre en perspective. En attendant, je retourne méditer sur cette phrase :

« A peine un saut de puce, de dévisager à défigurer, tout juste le passage précisément du figuré au propre. Et dans ce saut de puce c’est bien tout l’équilibre du monde qui est en jeu, car s’approprier une figure (ou passer d’un sens à l’autre), n’est-ce pas ni plus ni moins faire du reflet le tangible, du portrait le modèle, de la fiction le réel ? »

Philippe Annocque, « Monsieur Le Comte au pied de la lettre », Quidam Editeur, 2010

Edit : vous pouvez entendre Philippe Annocque et certains de ses choix littéraires ici (j’ai ri également) :

Ou si vous préférez l’entendre lire :

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6 commentaires sur “Philippe Annocque – « Monsieur Le Comte au pied de la lettre »

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Cette entrée a été publiée le 1 décembre 2016 par dans Littérature, et est taguée , , , , , , .

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